Commentaires sur mon travail

Qu’est-ce-que la nature ? La nature répond à deux définitions : d’emblée, comme on le voit, la notion de nature est double, elle est à la fois un principe qui anime et organise un ensemble conçu selon un certain ordre : par exemple les lois, ou les liens du sang  et d’autre part,  la nature comprend tout ce qui existe sur terre en dehors des œuvres humaines où domine  la culture. La nature est aussi un ensemble de caractéristiques qui définissent un être vivant ou une notion abstraite : la nature d’un bien, la nature d’un être humain. St Thomas d’Aquin  a établit une distinction claire entre la nature Divine et la nature terrestre, dont l’homme fait partie. En inventant l’art et en découvrant la science, l’homme s’est élevé au rang de nature humaine indépendante du principe divin. L’homme a voulu s’affranchir de la suprématie religieuse, puis il a voulu s’affranchir de la nature extérieure en l’a domptant et en l’exploitant. La nature existerait sans l’homme, elle existait déjà avant son apparition et elle existera après lui, s’il ne l’a détruit pas.  La modernité a négligé cette nature, en l’exploitant de façon anarchique, la modernité était trop occupée à sacraliser la science,  l’industrie, et le développement économique. La prise de conscience du mouvement écologique a changé le regard de notre monde actuel sur cette nature dominée par  l’homme que Dieu avait  placé au sommet de sa Création. Le résultat de ce nouveau regard a entraîné une culpabilisation et un militantisme extrémistes. Malgré la civilisation rationnelle dans laquelle nous baignons, et la découverte des profondeurs de l’Inconscient, l’humanité a toujours nourris des fantasmes sur les profondeurs secrètes de la nature, les lieux souterrains, invisibles et pourtant très actifs dans les processus vitaux. Le contrôle et le refoulement des émotions stigmatise nos sociétés industrielles, plus la répression émotionnelle est grande, plus la destruction de la nature, par voie de conséquence, est grande.  La nature est le lieu même des rêveries et des fantasmagories les plus diverses, la nature ignore les limites et les barrières de notre système rationaliste, de ce fait elle est le lieu privilégié des émotions et  des pulsions. Dans le domaine des arts plastiques, le concept de nature a suivi une évolution. Phusis, est d’abord la force, la volonté indomptable qui entraîne toutes sortes de calamités, de dévastations, de catastrophes : cataclysmes naturels, déluges, tempêtes, typhons, sécheresses, pluie de sauterelles, la nature menaçante est source de terreur pour  l’homme.  La nature nous rapproche des profondeurs incontrôlables et non maîtrisées de notre propre inconscient, nous participons, que nous le voulions ou non aux processus naturels : les cycles féminins suivent les marées toutes aussi assujetties au cycle lunaire : mystère et menstruations... les taux de dépressions grimpent avec la déclinaison du cycle solaire : en été plus la lumière solaire croît, plus notre activité érotique croît avec elle, en automne et en hiver c’est le calme plat, le cycle des dépressions, des suicides et des décès des personnes âgées repart.

La culture animiste croit aux pouvoirs des sorciers intercepteurs des forces occultes de la nature,  ces sorciers cultivent un rapport privilégié avec les esprits de la nature, en Europe,   il nous reste des vestiges de ces croyances  :  Stonehenge en Grande Bretagne. Dans nos sociétés industrielles abruties par le rendement, la nature est consommable pendant la période estivale, elle est synonyme de loisirs, de farniente, de douceurs érotiques balnéaires ; la ville est le lieu du travail, de l’asservissement ; la vie quotidienne y est organisée en fonction des horaires de bureau, d’école, de crèche, et la  vie quotidienne y est dévalorisée : voir le succès des secondes résidences à la campagne et la migration  des cohortes de véhicules en fin de semaine sur les grands accès d’escapade autour des villes. Les espaces « naturels » sont organisés, balisés et commercialisés selon des standards citadins, et ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir la sacro-sainte résidence de week-end, vont s’esbaudir dans les Centres de nature, et autres lieux de naturisme  crées à leur intention, ainsi la nature, paradoxalement devient un objet de consommation. Ces lieux offrent des refuges et des exutoires  pulsionnels où la nature est sacralisée, et la plage très astucieusement et discrètement bétonnée, le naturel artificiel est roi, et ces lieux se consomment. Ainsi, ces pulsions émotionnelles et la prise de conscience occasionnelle qu’elles génèrent  sont elles-aussi bétonnées. Nous pouvons en  conclure que la coupure entre la nature intérieure de l’homme et la nature qui l’environne est très solidement maintenue. Tout ce qu’il y a de fort, d’intelligent, en l’homme est réquisitionné par la production, l’expansion économique et la consommation. Les pulsions agressives des individus trouvent leur exutoire et leurs débouchés dans la compétition au sein de l’entreprise et à un niveau plus global dans la compétition internationale. Ainsi l’humanité, parvenue au faîte de sa puissance technologique, se trouve paradoxalement totalement désarmée devant ses pulsions d’autodestruction mises en œuvre par une démographie galopante et la pollution éhontée de l’environnement naturel. Posons-nous la question de la nature et des arts plastiques au travers de l’histoire. En France Descartes (1596-1650) oppose la nature, création divine, aux productions humaines dont l’art fait partie, donc  au départ nous trouvons le concept de  mimésis qui règne en maître incontesté, l’art étant  au service de la représentation du sacré, l’art étant chargé de véhiculer des codes et des normes sociales en représentant des valeurs nobles. L’art voit  avec Kant ( 1724-1804) et La Critique de la faculté de juger (1790) la naissance de l’esthétique qui devient un mouvement philosophique en-dehors du divin ainsi  l’artiste n’est plus au service de la Création divine, ni des Mystères chrétiens,  il s’oppose à eux en qualité d’être séparé, doué d’une conscience individuelle, il peut de ce fait, créer des œuvres inédites , sorties de son propre jugement. L’art « avec » la nature ou « dans » la nature- le Land Art- participe à l’intérêt et aux  préoccupations écologiques faces à la nature. Une des valeurs idéologiques véhiculées par le Land Art est la mise à distance de l’art en tant que produit d’une société commerciale, intégrée au système muséal.

La nature est double : elle est à la fois tout ce qui constitue les caractéristiques de l’homme intérieur, et elle est tout ce qui constitue les caractéristiques extérieures à l’homme ; la nature est à la fois interne et externe, elle agit dans une dynamique de va vient. Face à  son angoisse,  et son  impuissance,   confronté avec la nature, et avec sa propre fin, l’homme invente l’art. Le débat qui nous occupe inscrit la démarche artistique dans un processus de création qui constitue une aventure personnelle de chaque plasticien contemporain, même si sa lecture  n’est plus immédiatement accessible car elle dépasse la simple reproduction du visible. L’Art Contemporain, dans sa trajectoire purement individualiste est un ensemble de propositions qui, pour la plupart sortent des classifications artistiques, Marcel Duchamp  a ouvert le questionnement actuel : le lieu dans lequel l’œuvre se donne  à voir va déterminer ou non son statut d’œuvre d’art. L’espace secret, dissimulé du royaume de l’infiniment petit offre des beautés nouvelles, insoupçonnées : ma démarche artistique consiste à examiner  les formes esthétiques que prennent  les origines de la vie, l’esthétique  du  monde invisible, vu sous le microscope, celle des êtres unicellulaires, des virus, des bactéries, des amibes... le monde « caché » invisible à l’œil nu, un  monde silencieux en perpétuelle transformation, un monde qui lutte pour sa survie, subissant  les lois de la sélection naturelle de Darwin. Pour cette recherche j’aborde les grands thèmes de L’Origine des Espèces. [1] Ainsi que les nombreuses illustrations qui l’accompagne. L’aspect de ma démarche artistique allie l’examen attentif à l’effort de documentation visuelle qui va me permettre de mettre à jour ces formes héritées de la nature qui me fascinent tant. Je vis aussi souvent que  possible au contact de la nature, je cultive en serre des plantes nées  à partir de graines, j’observe, quand ils se présentent, les phénomènes naturels qui prennent une forme intéressante sur le plan esthétique.  Participant à ce  monde : les  lichens lents, les  mousses timides et farouches en apparence, les champignons et autres maladies cryptogamiques, envahissant par hordes silencieuses le creux humide et odorant de l’aisselle des arbres, ou la structure interne des arbres et des végétaux,  tardant à révéler au grand jour leur travail de sape ;  ou bien encore ceux qui offrent  de curieuses apparences visibles à l’extérieur : chevelures et poils verts de sorcières, langues grasses et coulantes de sève volée à leur hôte, gluantes méduses oranges dégoulinants aux hanches immobiles des arbres. Rêveries d’eaux claires, propres à la création de mythes et de fantasmes universels et intemporels : toute la Nature, sève et musc, volonté farouche du rhizome sous la terre, ténacité anonyme des tubercules endormis, inquiétants. L’amour de la  Nature, chanté par les poètes anciens, se développe paradoxalement durant les temps modernes ; il  faut attendre l’urbanisation massive et l’industrialisation inexorables   du XIXe au XXIe siècle pour que se développe cet amour du vert. Sous la conduite de grands jardiniers paysagistes comme Alphand ou bien encore Barillet-Deschamps, le Second Empire voit la création de grands parcs dévolus aux promenades dominicales des citadins. Bachelard descelle un amour de la Nature d’origine maternel et sentimental dans « L’eau et les rêves Essai sur l’imagination de la matière[2] ». Dans le même temps certains écrivains protestent contre ce culte voué à la Nature : Flaubert : «  Je ne suis pas l’homme de la nature », Baudelaire qui l’a décrète : « Abominable » « Je voudrais les prairies teintes en rouge, les rivières jaunes d’or, les arbres peints en bleu »

Ou bien encore les Frères Goncourt :   « La nature pour moi est ennemie. La campagne me semble mortuaire. Cette terre verte me semble un grand cimetière qui m’attend. »Pour ma part, je pense que  la diversité des caprices de la nature est sans fin, le mystère de la vie demeure insondable et c’est justement cette interrogation humaine qui reste sans réponse cette question qui passe par la conscience de la mort et  fait à la fois la grandeur et la fragilité de l’espèce humaine. Le voyage que je propose dans la nature nous entraîne, à partir des origines microscopiques de la vie, vers   l’univers des grottes, leur faune, leurs mythes. Le  trajet se poursuit en évoquant  les collections les bizarreries  que je suggère dans les paysages anthropomorphiques.    Poursuivant mon itinéraire, j’aborde le regard des artistes, des architectes, des designers face à la nature, du XIXe  au XXIe siècle pour accéder aux dernières approches artistiques qui marient la biologie, la science, la technologie et le vivant : le Bioart.  Je rends compte par une lecture en parallèle des influences que ce travail de recherche en arts plastiques opère sur ma production personnelle. La programmation de la mort cellulaire, ce « suicide cellulaire » dont parle J.C. Ameisen[3] au profit du projet de vie est un phénomène biologique qui m’intéresse, l’alternance entre croissance, développement, épanouissement, dégénérescence, puis mort cellulaire : « l’apoptose »qui en réalité est en réalité une mort créatrice, car elle débouche sur de nouvelles formes de vie, est un prétexte pour visiter    un nouveau  langage esthétique. Cette dimension pose la question philosophique de la mort comme faisant partie de la vie.

 

Après avoir parcouru un itinéraire au cours duquel j’ai tenté de répondre à la question : Qu’est-ce-que la nature ? Itinéraire  qui m’a menée à  examiner  les origines de la vie et la Théorie des espèces de Charles Darwin, nous nous sommes penchés sur le monde souterrain des grottes, sur leur flore et spécialement sur une espèce à part : les champignons. J’ai observé cette nature sujet de prédilection des artistes, le sujet est trop vaste pour être appréhendé  dans son entièreté aussi j’ai choisi de m’intéresser à l’arbre : sa vie, son développement,  sa symbolique et sa place dans l’Art, en réservant un chapitre spécial à l’œuvre du sculpteur Giuseppe Penone. Ce travail de défrichage a débouché sur le biomorphisme dans l’Art, l’architecture et le design, puis sur les toutes dernières expériences de l’Art Biotech ou la Bio-Création. Ce  parcours m’a appris beaucoup de choses et cette approche de la Bio-Création   pose beaucoup de questions, les artistes qui travaillent en tandem avec des scientifiques se réclament  d’une éthique écologique et moraliste, ils cherchent à produire du vivant  et non plus des images du vivant sous toutes ses formes. Cette attitude est proche de celle de l’éleveur ou du cultivateur sauf que dans le cas des artistes, la démarche n’est pas, à priori commerciale, les investissements pour l’artiste   n’ont rien à voir non plus avec l’investissement financier d’une exploitation agricole qui exige une rentabilité. Les artistes sont donc libres et n’ont pas de comptes à rendre.  Certains utilisent leur corps comme pourvoyeur de cellules souches utilisées dans leurs créations.  Ils passent ainsi de la nature à l’œuvre d’art, il existe des rapports entre la démarche artistique et la nature, toutes deux nécessitent une gestation, un temps de germination, un temps d’exécution. Nous sommes liés au monde extérieur de la nature par les volumes, les matériaux, la lumière, les odeurs, le toucher ; toute cette masse d’information interpelle nos cinq sens et dialogue avec eux. L’émotion devant le  Beau nous saisi face aux œuvres de la nature et voit naître un sentiment spirituel. Les artistes du Bio-Art se vivent comme faisant partie intégrale de cette nature dont ils se servent, plus ils avancent dans leurs connaissances auprès des scientifiques plus ils constatent qu’il reste beaucoup à découvrir sur cette puissance vitale qui est à l’œuvre au fond de nous. Ce qui sous-tend la création artistique c’est le Désir et le Plaisir comme formes de sublimation face à notre finitude, la nature nous renvoie à l’interrogation de la durée, et nous rappelle combien notre présence sur Terre est éphémère.  Tout au long de la rédaction de ce mémoire, j’ai mené une recherche plastique en utilisant différents supports dont la résine synthétique. Confrontée à la difficulté de mise en œuvre, la toxicité des produits et leur coût, j’ai poursuivi mes travaux en utilisant mon médium de prédilection : la terre cuite. 

 

Il  me  semble plus attirant de poursuivre une démarche pour laquelle je réunis un certain nombre de ressources favorables au niveau du savoir, du savoir-faire et de l’équipement, la gageure étant de contourner ce matériau et de pousser à fond ses qualités et ses défauts plastiques. Je propose une mise en lecture parallèle de mon travail en cours avec les différents aspects de la céramique biomorphique contemporaine. Cette thématique m’intéresse au plus haut point,  je souhaite poursuivre ce travail de recherche dans ma  pratique plastique personnelle. Selon la Genèse, l’homme est né d’une motte d’argile façonnée par Dieu, or on retrouve divers composants minéraux dans le corps humain .En effet, la très sérieuse NASA américaine a publié de nombreux rapports sur Les propriétés essentielles que l'argile possède pour générer la vie! La vie sur la planète terre aurait commencé dans la glaise, grâce à ses propriétés, l'argile a joué le rôle d'usine chimique de transformation des matières premières inorganiques en des molécules plus complexes. d'où ont émergé les premières formes de vie. Adama signifie «terre rouge » . Nous sommes tous destinés à retourner au sein de la terre qui nous a donné naissance, entre ces deux grands épisodes, il ya le processus de vie qui multiplie « les suicides cellulaires » au profit de la vie qui crée et crée le processus vital au sein de notre organisme. Je réunis dans mon travail l’aspect formel dans le biomorphisme, le choix du médium « terre » comme milieu et destination finale ainsi que l’étonnement qui nait de la créativité cellulaire surprenante dont je tire profit sur le plan esthétique.

 

 

 

  

 

 



[1] Charles Darwin, L’Origine des espèces, Flammarion, Paris, Edition corrigée et mise à jour en 2008

[2] Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Editions, Paris, 1942 P.155-

[3] Ameisen, J.C. « la sculpture du vivant », Editions du Seuil, Paris, 1999